Je parle régulièrement ici d’albums des éditions Cambourakis et notamment ceux d’auteur.ices scandinaves dont les traductions m’intéressent tout particulièrement dans la vision du monde et de l’enfance qui nous y est présentée, peu habituelle encore en France dans les sujets ou angles choisis autant que dans les styles d’illustration souvent bruts et expressifs.
Emma Adbåge est une autrice et illustratrice suédoise importante de ce catalogue grâce aux traductions de Catherine Renaud, allant des livres tout carton pour les plus jeunes enfants à différents albums dont La Nature ou La Blessure dont j’ai déjà parlé ici.
Le Sac, reprenant le goût de l’autrice pour les titres courts aussi descriptifs qu’énigmatiques, s’ouvre sur cette couverture où un énorme sac noir portant l’inscription du titre en imposantes majuscules jaunes, prend toute la place de la page, le décor quotidien du fond s’effaçant, alors que deux enfants, bien petites à ses côtés, cherchent à en découvrir le contenu, l’une tenant l’escabeau sur lequel est juchée l’autre pour tenter d’y passer une tête.

Dans cet album, l’on suit deux sœurs qui rentrent d’un week-end chez leur grand-mère et découvrent l’appartement familial entièrement rangé et nettoyé par leurs parents et leur semblant bizarrement vide. Suspicieuses, elles remarquent près de la porte d’entrée, prêt à être évacué, un grand sac poubelle noir semblant bien rempli. Ni une ni deux, aussi lourd et encombrant soit-il, elles le transportent jusqu’à leur chambre à l’étage pour le vider et en redécouvrir le contenu destiné au rebut par les adultes, entre jouets cassés ou indéterminés, bouts de bois, collections douteuses, souvenirs oubliés et tant de petites ou plus grandes choses de tous ordres.
Sous l’œil et l’oreille de la fille aînée narratrice à la première personne, un dialogue prend forme entre parents et enfants dans ce huis-clos de l’appartement familial reproduisant à merveille autant la tension du moment et des ressentis que l’humour de la situation et des réparties enfantines des deux sœurs promptes à toutes les justifications pour garder tel ou tel objet retrouvé. Alors que les parents minimisent maladroitement leur tri drastique et sans consultation, ils finissent par se résigner à voir leurs enfants retrouver et reranger diverses choses qui leur semblaient inutiles jusqu’à ce que l’énorme sac soit totalement vide et, par une dernière pirouette, devienne à son tour une nouvelle chose s’ajoutant aux autres, se transformant en couverture pour un bout de bois en vague forme de bébé.

Cette dynamique entre les personnages et l’humour de situation qui s’en dégage sont renforcés par les illustrations d’Emma Adbåge. Après la couverture dont j’ai déjà parlée, l’on entre dans l’album par les pages de garde reprenant uniquement en fond à bords perdus le noir du sac poubelle fait d’une peinture lâchée au gros pinceau laissant apparaître relief, aspérités et nuances dans cette couleur profonde et inhabituelle dans des livres pour enfants, renvoyant autant à la taille qu’à l’importance prise par ce sac vu du prisme de ces deux petites filles. Dans le cœur de l’album, l’illustratrice reste fidèle à son style habituel avec un trait naïf et délié aux crayons de couleurs jouant sur les corps, le mouvement et les proportions pour se rapprocher du ressenti des enfants personnages et lecteur.ices plus que de la réalité. À cela s’ajoute un travail à la peinture apparente renforçant ces ressentis. Si l’accent est mis sur les personnages aux visages expressifs et aux membres fluides, le fond s’efface presque parfois tout en laissant apparaître, si on le scrute mieux, l’alignement net des meubles et de la décoration venant d’être réorganisés par les adultes. Les différentes pièces en deviennent alors autant le terrain de jeu que la scène de théâtre de cet album.
Le point de vue des enfants dans ce livre donne à voir avec beaucoup d’humour autant la difficulté du tri des jouets pour les plus jeunes et leur volonté de tout conserver qu’un fort sentiment de nostalgie qu’ils ressentent souvent, pouvant sembler aux adultes disproportionné. Par ce tri imposé en leur absence, sont mises de côté et retrouvées les choses oubliées dont elles se souviennent en les voyant, les objets abîmés, cassés ou trop petits auxquels elles trouvent de nouveaux usages. Il y a là un rapport fort de nombre d’enfants à la matérialité, aux choses, peu importe leur valeur réelle ou utilitaire, qui prend souvent la forme de collections, ici d’emballages de bonbons comme pour d’autres de cailloux. En projetant de nouveaux usages, une nouvelle importance à ce qui était délaissé, voilà que les deux enfants imaginent de nouveaux jeux et histoires qui prennent forme, comme une mise en abîme de l’album.
Le Sac, Emma Adbåge, traduit du suédois par Catherine Renaud, éd. Cambourakis, 15 euros, à partir de 4 ans.
Pour retrouver l’émission Écoute ! Il y a un éléphant dans le jardin où cette chronique a été diffusée (vers 63 min environ).
Pour plus d’informations sur Emma Adbåge et sur les éditions Cambourakis.